La Prise de la Bastille
14 juillet 1789
Le ciel était
couvert, un vent d'ouest assez fort soufflait, il ne faisait pas très chaud,
contrairement à la légende : 22,2 degrés à midi (17,8 degrés Réaumur). La masse
populaire, qui menait grand tapage autour de la Bastille, mais qui avait fort
peu de fusils et ne pouvait rien faire avec les piques, les sabres et les
broches de cuisine dont elle était armée, devint plus agressive au fur et à
mesure que de nouveaux arrivants mieux armés grossissaient le flot qui remplissait
Dans cette cour, la
foule était contenue, à gauche par la contrescarpe de la forteresse et les
échoppes qui s'y adossaient, à droite par les casernes des invalides, et, de
front, par le fossé précédant la porte de l'Avancée : le pont-levis carrossable
était relevé depuis le matin, mais la passerelle pour les piétons resta
abaissée assez longtemps ; vers midi, Thuriot de la Rozière y passait ; quelques invalides étaient sortis par
là en fin de matinée pour aller chercher des vivres que leur apportaient leurs
femmes, mais quand ils voulurent rentrer, ils ne le purent pas.
La première attaque
va être dirigée contre ces deux ponts sur l'initiative de quelques hommes, nous
dirions dés éléments avancés.
Des renforts
arrivaient d'un peu partout aux assiégeants. Les uns venaient des Invalides
avec des fusils ; d'autres, du faubourg Saint-Antoine ; comme le petit groupe
conduit par l'épicier Pannetier : ils avaient pris de
bonne heure « des pioches, haches, bêches, bâtons aux équipages du régiment de
Nassau » et ils avaient patrouillé jusqu'à la barrière du Trône, en empêchant «
les marchands de vin de donner aux personnes qui se présenteraient chez eux
plus d'un demi septier de vin ou une chopine sans
s'asseoir ».
De cette masse
montaient des clameurs : « Nous voulons la Bastille ! » et le peuple criait aux
soldats de la garnison, qu'on apercevait au sommet des tours :« En bas la troupe ! » Dans le mémoire qu'ils publièrent au
mois d'août pour justifier leur conduite, les invalides de la garnison écrivent
: « Nous priâmes, aussi honnêtement qu'il est possible, ces divers particuliers
de se retirer et nous nous efforcâmes de leur faire
connaître le danger auquel ils s'exposaient. » On ne saurait mieux s'exprimer,
mais comment ces courtoises exhortations auraient-elles pu être comprises
vingt-cinq mètres plus bas et pardessus le fossé, au milieu des rumeurs de la
foule entassée dans un étroit espace et poussée irrésistiblement vers la porte
de l'Avancée par de nouvelles vagues d'arrivants ? Paroles aussi vaines qu'un
discours adressé à la mer montant vers le rivage !
Bientôt, dans un coin
de la cour des Casernes, un mouvement offensif s'ébaucha. Le groupe de
l'épicier Pannetier observa qu'il serait assez facile
d'atteindre, au sommet du mur de la contrescarpe, le chemin de ronde faisant le
tour du fossé et de passer par là dans la cour du Gouvernement. Pannetier, dont nous suivons ici la relation inédite, fait
la courte échelle :« Profitant, écrit-il, de l'avantage
que leur avait procuré et ma force et ma haute taille », le charron Tournay, «
âgé de vingt ans, en gilet bleu », suivi de sept ou huit autres, grimpe « sur
une échoppe servant de remise à côté d'un débitant de tabac ».
De là, ils suivent le
chemin de ronde, arrivent sur le toit du petit corps de garde de l'Avancée et
descendent dans la cour du Gouvernement. Si paradoxal que cela puisse paraître,
personne n'a cherché à les arrêter. Mr. de Launay, sans doute après avoir fait
reconduire Thuriot avait replié les gardes à
l'intérieur des murs et fait relever
Voici donc Tournay et
ses camarades, parmi lesquels Aubin Bonnemère, un des
soldats qui avaient escorté Thuriot, derrière la
porte de l'Avancée. Ils cherchent d'abord dans le corps de garde les clefs pour
abaisser les ponts et ouvrir les portes. Ne les trouvant pas, ils commencent
par faire sauter les verrous de la petite porte et de la passerelle, puis ils
cassent à coups de hache ou de mandrin les chaînes du grand pont-levis. Le
tablier s'abat sur le fossé et rebondit à grand fracas, tuant un des hommes qui
se pressaient au bord, en blessant un autre. A l'instant, la cour du
Gouvernement est noire de monde (trois cents personnes, écrivent divers
témoins). Nous fûmes alors, relatent les invalides, obligés « de leur dire
fermement de se retirer, ou bien que l'on serait forcé de faire feu sur eux ».
Les invalides
expliquent qu'ils faisaient signe à la foule de s'éloigner en agitant leurs
chapeaux. Ce geste pouvait aussi bien être interprété comme une invitation à
entrer. Le peuple se méprit-il sur sa signification ? Toujours est-il que la
garnison tira. Les assaillants refluèrent en désordre, laissant des morts et
des blessés sur le pavé, et coururent chercher un abri sous les voûtes des
portes qui conduisaient l'une à la cour de l'Orme, vers l'Arsenal, et l'autre
à
Cette fusillade
meurtrière a donné naissance à la rumeur propagée le jour même dans Paris et
reprise plus tard par de nombreux historiens, d'une trahison délibérée du
gouverneur : il aurait attiré les Parisiens dans la cour du Gouvernement, en
faisant abaisser les ponts-levis, pour les y massacrer comme dans un piège, une
fois les ponts relevés.
« Si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le
peuple ne fût entré... »
On ajouta même que le
marquis de Launay avait arboré le drapeau blanc et feint de se rendre. Le
Journal du libraire Hardy rapporte ce bruit et accuse le gouverneur d'avoir «
fait tirer à mitraille sur le peuple le long de
Pour qu'une attaque
aussi décousue que celle de la Bastille ait amené la chute de la monarchie
française, il fallait que la royauté eût perdu toute capacité, toute volonté de
résistance.
A la nouvelle que le
sang avait coulé, le Comité permanent décida d'envoyer à M. de Launay des
députés « qui le sommeraient au nom de la ville de ne point employer contre les
citoyens les armes dont il pouvait disposer », et le président de l'assemblée
des électeurs, M. de la Vigne en personne, fut mandaté avec l'abbé Fauchet et
deux autres électeurs pour aller porter au gouverneur de la Bastille l'arrêté
ci-après :
« Le Comité permanent
de la milice parisienne, considérant qu'il ne doit y avoir aucune force
militaire qui ne soit sous la main de la Ville, charge les députés qu'il
adresse à M. le marquis de Launay, commandant de la Bastille, de lui demander
s'il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice
parisienne, qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent
actuellement et qui seront aux ordres de la Ville. »
Ce texte est
remarquable, car c'est le premier, à notre connaissance, où le pouvoir de fait
installé à l'Hôtel de Ville se dresse officiellement en face des représentants
des autorités régulières.
La délégation
conduite par M. de la Vigne s'approcha de la Bastille par les quais et
l'Arsenal. Arrivée dans la cour de l'Orme, elle constata qu'une vive fusillade
mettait aux prises les citoyens tiraillant dans les cours et la garnison
ripostant du sommet des tours.
Agitant leurs
mouchoirs les députés firent des signaux qui ne furent pas compris. Ils
essayèrent alors de se présenter devant la forteresse en passant par
Le Comité permanent,
pendant ce temps, continuait à discuter. Ne voyant pas ses députés revenir, il
semble s'être rappelé que, conformément aux usages militaires, l'envoi de
parlementaires doit être fait selon certaines formes, et il députa alors le
procureur de la Ville, Ethis de Corny,
avec un tambour et un drapeau, pour signifier de nouveau son arrêté à M. de
Launay. Cette nouvelle délégation comprenait MM. Boucheron, de la Fleurie, de Milly, Piquod de Sainte-Honorine et Poupart de Beaubourg, qui avait
peut-être des motifs personnels de s'intéresser à ce que deviendraient les
quatre faussaires détenus à
Boucheron les pria de
suspendre le feu et on l'écouta. Par le grand pont-levis, les députés passèrent
dans la cour du Gouvernement ; Boucheron s'avança sur le pont de pierre et,
devant le second pont-levis, raconte t-il, « J'ai ôté mon chapeau et j'ai crié
de toutes mes forces que la ville venait en députation parlementaire, qu'on
eût à cesser le feu et à mettre bas les armes. Un particulier, en habit de
couleur, au milieu de plusieurs invalides, tous le chapeau à la main, me
répondit du haut de la citadelle qu'il consentait à recevoir la députation,
mais qu'il fallait que le peuple se retirât. »
Ici, la relation des
invalides expose que M. de Launay crut à une ruse de guerre ; il dit à ses
soldats : « Si c'étaient vraiment des députés, ils n'auraient point hésité à
venir me faire part des intentions de l'Hôtel de Ville. » Les invalides
expliquent ensuite qu'une fois la délégation repartie par la cour de l'Orme, la
foule fit un retour offensif et que le gouverneur commanda alors le feu. Là,
les témoignages de Boucheron et d'Ethis de Corny ne paraissent guère laisser de place au doute.
Dans la relation d'Ethis de Corny, nous voyons que
malgré « les signaux du pavillon blanc arboré sur la Bastille et les fusils renversés,
tout à coup les députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l'Orme
et dans le même moment ils ont reçu une décharge de mousqueterie qui a tué
trois personnes à leur pied ». La garnison n'a peut être pas visé la
délégation, mais elle a ouvert le feu avant qu'elle se soit éloignée ; cet
ordre de résistance que donnait M. de Launay s'est donc placé au moment de la
journée où la chance d'une solution pacifique se présentait.
Beffroy de Reigny, qui
éditait sous le pseudonyme de Cousin Jacques Le Courrier des Planètes, publia
vers le 25 juillet un Précis exact de la prise de la Bastille, suivi d'un Supplément
nécessaire au Précis exact. Il a repris le texte de ces deux brochures, avec
des rectifications et des compléments, dans Le Courrier des Planètes, sous le
titre Histoire de France pendant six semaines. Le Cousin Jacques a surtout
utilisé dans ses récits des informations recueillies auprès des gardes
françaises, il se montre donc favorable aux assaillants, mais il ne manque pas
d'esprit critique et s'efforcera de dissiper certaines légendes.
A la fin de la
matinée, deux détachements de gardes françaises, provenant de la compagnie des
grenadiers de Réffuveille et de celle des fusiliers
de Lubersac (en tout 3 sergents, 2 caporaux et 58 hommes) étaient venus se
mettre à la disposition du Comité permanent et restaient, l'arme au pied,
devant l'Hôtel de Ville.
Ces soldats, nous dit
le Cousin Jacques, « projetaient depuis une heure après midi l'attaque de la
Bastille, lorsqu'un bourgeois nommé Hulin, directeur de la Buanderie de la
Reine, à La Briche, près Saint-Denis, parut au milieu
d'eux et leur dit : " Mes amis, êtes vous citoyens ? Oui, vous l'êtes !
Marchons à la Bastille, on égorge les bourgeois et vos camarades ! etc." Ces gardes françaises n'attendaient qu'un chef ;
accompagnés d'un certain nombre de civils que le discours d'Hulin avait
enthousiasmés, ils se mirent en route par le Port au Blé et les quais de la
Seine en direction de l'Arsenal ».
La troupe qui,
derrière Hulin, marchait sur la Bastille, était forte d'environ 500 hommes. D'après
Pitra. Cela suppose que 450 Parisiens environ
s'étaient joints aux gardes françaises. Ils traînaient quelques canons de 4 :
ce, pièces de campagne pesèrent plus lourd que les hommes dans la capitulation
de la forteresse.
M. Durieux, dans son
très curieux livre. !es Vainqueurs de la Bastille, a résumé les résultats de
ses longues recherches sur les assiégeants. Leur liste officielle, dressée en
1790, comprend 954 noms (les morts n'y
figurent pas). Etablie sans aucune méthode, pleine d'erreurs et de répétitions,
elle fut vivement contestée dès sa publication. Il suffit de la lire pour voir
que la qualité de Vainqueur de la Bastille a été reconnue à des hommes qui
furent peut-être des spectateurs, mais non des acteurs.
Cet état n'en reste
pas moins fort intéressant à dépouiller. Beaucoup de noms ne sont accompagnés
d'aucune indication de domicile. Nous relevons cependant plus de 400 habitants
du district des Enfants-Trouvés et du faubourg
Saint-Antoine. Quant aux corps de métiers, sur 661 noms pour lesquels une profession
est mentionnée, nous comptons 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28 cordonniers, 28
gagne-deniers (porteurs, commissionnaires, etc.), 27 sculpteurs, 23 gaziers
(ouvriers en gaze et mousseline), 14 marchands de vin, 5 horlogers, quelques
mariniers et débardeurs, ajoutons-y, pour être complet, deux ou trois abbés,
comme le très douteux La Reynie, des avocats, 4 ou 5
bourgeois, 2 ou 3 hommes de lettres obscurs. Il est intéressant d'observer
qu'une quinzaine d'étrangers, la plupart des Allemands, ébénistes du faubourg
Saint Antoine, prirent part au siège. La condition sociale des attaquants de
la Bastille est donc plus modeste que celle des électeurs qui s'étaient réunis
au Petit-Saint-Antoine : on trouve fort peu de
bourgeois parmi eux et les noms des deux listes sont tous différents.
Nous connaissons
l'emploi du temps presque heure par heure de certains des combattants. C'est
le cas de Jean-Baptiste Humbert, horloger ; son témoignage est trop vivant pour
que nous ne lui donnions pas
« En sortant de
l'Hôtel de Ville, j'entends dire qu'on assiège
« Là j'arrangeai, et
graissai mon fusil.
« En sortant de chez
l'épicier, comme j'allais charger mon fusil, je fus accosté d'un citoyen qui
m'annonça qu'on délivrait des balles à l'Hôtel de Ville, alors j'y courus et reçus
en effet six petites balles appelées chevrotines.
« Je partis aussitôt
pour la Bastille, et chargeai mon fusil en chemin. « Arrivé par les quais dans
la seconde cour de l'Arsenal, je me joignis à quelques personnes disposées à
aller au siège.
« Nous trouvâmes
quatre soldats du Guet-à-pied armés de leurs fusils,
je les engageai à venir au siège ; sur leur réponse, qu'ils n'avaient ni poudre
ni plomb, on se cotisa pour leur en donner à chacun deux coups. Alors ils
suivirent de bonne volonté.
« Au moment que nous
passions devant l'Hôtel de la Régie, on venait de briser deux caisses de
balles, qu'on donnait à discrétion, j'en emplis une poche de mon habit, afin
d'en donner à ceux qui en manqueraient. J'en ai encore plus de trois livres à
présenter... »
La troupe de Hulin
entra à l'Arsenal, guidée par quelques invalides qui avaient déserté dans la
matinée, elle gagna la cour des Salpêtres où elle braqua un canon sur les
tours et tira deux ou trois fois, puis elle passa dans la cour de l'Orme où
elle tira encore le canon et exécuta quelques décharges de mousqueterie.
A peu près en même
temps que cette colonne, une autre était partie de l'Hôtel de Ville, par
Dans le Service fait
à l'attaque et prise de la Bastille et autres pour la cause commune, par le
sieur Cholat, marchand de vin rue des Noyers, nous
lisons, au milieu de beaucoup de vantardises, des détails typiques sur l'inexpérience
des canonniers improvisés. « Le nommé Baron, dit la Giroflée, soldat au régiment
de Provence, eut les doigts du pied gauche écrasés sous une des roues de
l'affût. » Mais ce Baron, s'il ignorait les effets du recul, ne manquait pas de
cran, et il continua à servir la pièce, un pied nu et l'autre chaussé. Un
autre faillit être plus sérieusement blessé, «voulant mettre le feu au canon
avec un morceau de planche, ne s'étant pas retiré assez promptement, le contre-coup le culbuta sur l'affût, il resta cinq minutes
sans connaissance».
Bien que certaines
relations parlent naïvement d'une brèche que ces décharges auraient faite dans
la forteresse, Elie et Hulin avaient assez d'expérience militaire pour savoir
que leurs boulets pouvaient tout juste égratigner les murs épais de dix pieds
de
Elie, aidé de
quelques hommes courageux, notamment d'un géant, le marchand de vin Mercier,
dit Réol, dit Vive l'Amour, commença par traîner
hors de la cour du Gouvernement les charrettes de fumier qui achevaient de
brûler ; ensuite, non sans peine, on fit passer deux canons dans cette cour.
Ecoutons J.-B.
Humbert :« Le premier pont était baissé, les chaînes coupées ; mais la herse
barrait le passage ; on s'occupait à faire entrer du canon à bras, les ayant
démontés d'avance ; je passai par le petit pont, et j'aidai en dedans à faire
entrer les deux pièces de canon. Lorsqu'ils furent remontés sur leur affût,
d'un plein et volontaire accord, on se mit en rang de cinq ou six, et je me
trouvai au premier rang. » Arrivés en face du pont dormant et de la façade « on
braqua les canons ; celui de bronze, en face du grand pont-levis, et un petit
de fer, damasquiné en argent en face du petit pont. » Ce canon damasquiné était
sans doute celui que le roi de Siam avait jadis offert à Louis XIV, et qu'on
avait enlevé au Garde-Meuble.
« Nous tirâmes chacun
environ six coups », raconte Humbert. Ces coups ne firent de mal à personne,
mais ils firent capituler la Bastille.
Ici, il convient de
suspendre un instant le récit des assaillants pour voir ce qui se passait chez
les défenseurs. Nous suivrons la relation du lieutenant de Flue de préférence
aux divers récits des invalides.
« Lorsque les ennemis
virent que leur feu restait sans effet contre les murailles, ils firent le plan
de forcer les portes et placèrent leurs canons sur le pont conduisant au
pont-levis. Dès que M. de Launay vit ces préparatifs du haut des tours, il
parut avoir complètement perdu la tête ; sans consulter
personne de son état-major ou de la garnison et sans prendre l'avis de
personne, il fit donner par un tambour le signal de la reddition.
« Je cessai le feu et
je cherchai M. de Launay. Je le trouvai en train d'écrire un billet où il
mandait aux assiégeants qu'il avait 200 quintaux de poudre dans la forteresse ;
s'ils n'acceptaient pas la capitulation, il ferait sauter la forteresse, la
garnison et tout le quartier. Je lui représentai que nous n'en étions pas
réduits là, nous n'avions pas encore subi de pertes, les portes demeuraient
intactes. Nous ne nous trouvions pas encore dans la nécessité de nous rendre.
Mais il était hors d'état d'entendre raison et il me remit le billet avec
l'ordre de le faire parvenir aux assaillants. Je le leur fis passer par un des
trous que j'avais fait pratiquer précédemment dans le pont-levis.
« Cette démarche
resta sans effet. On ne voulut pas entendre parler de capitulation. Un cri
général : "On doit ouvrir les portes et baisser les ponts-levis !"
fut la seule réponse. J'en rendis compte au gouverneur et je rejoignis aussitôt
mes hommes pour attendre le moment où M. de Launay mettrait sa menace à
exécution, mais je fus très surpris un instant après quand je vis quatre
invalides qui s'approchaient du portail, l'ouvraient et baissaient le
pont-levis. En un clin d'oeil, la forteresse fut remplie par la foule qui se
saisit de nous et nous désarma ».
Emouvant dans sa
dramatique nudité, ce récit n'a besoin que de quelques compléments.
Examinons d'abord la
menace du gouverneur de faire sauter sa forteresse. Mr. de Launay fit battre
la chamade sur la plate-forme de la Bassinière tandis
que deux fusiliers, Roulard et Rousse, agitaient un
drapeau blanc fait d'une serviette que le gouverneur leur avait remise et
qu'ils avaient fixée au bout d'une baïonnette. Le cri de « Bas les ponts »,
poussé par la multitude, répondit seul. Launay songea alors à se faire sauter.
Les invali des prétendent qu'il saisit la mèche d'un
canon et s'approcha de la soute aux poudres,
Cet épisode paraît
avoir été enjolivé et les gravures qui le représentent sont d'imagination ;
plusieurs témoignages contemporains prouvent que le projet du gouverneur de
faire sauter la Bastille « n'était que fol sans être à redouter. Il n'avait pas
la clef des poudres ; elle était entre les mains d'un porte-clefs, qui n'était
pas à beaucoup près disposé à la lui livrer ».
Soulignons enfin
qu'il est absolument invraisemblable que M. de Launay ait essayé de mettre le
feu à la poudrière avant d'avoir écrit son billet aux assiégeants.
Ce billet, rédigé sur
une feuille de papier large de quelques pouces et dont l'original a disparu,
mais dont il reste une copie certifiée par Elie, était ainsi conçu :
« Nous avons vingt
milliers de poudre ; nous ferons sauter le quartier et la garnison, si vous
n'acceptez pas la capitulation.
« De la Bastille, à
cinq heures du soir, 1-1 juillet 1789.
« Launay. »
Louis de Flue le fit
passer par une des meurtrières ovales du grand pont-levis (et non par le judas
grillagé du petit pont, comme l'ont prétendu les invalides). Comment les attaquants
allaient-ils prendre ce papier dont ils étaient séparés par toute la largeur du
fossé ? Humbert dit :« Un de nous se détacha et fut à
la cuisine chercher une planche. »
On lança la plus
longue sur le fossé, tandis que plusieurs hommes se plaçaient, pour faire
contrepoids, sur l'extrémité du côté du parapet. Un pauvre diable de
cordonnier, vêtu de haillons, nommé Michel Bézier, se
risqua sur cette passerelle branlante, mais il tomba dans
le fossé et se fractura le coude (il ne fut
ni tué ni blessé par un coup de fusil, comme on l'a écrit).
Un autre homme
s'aventura alors sur la planche et saisit le billet. On a fait honneur à Maillard de cet acte de courage ; or, si Maillard, plus tard affreusement célèbre pour son rôle
dans les massacres de Septembre, se trouvait bien sur le pont de pierre avec
un drapeau, un certificat d'Elie, chef reconnu de l'attaque et à qui le billet
fut aussitôt remis, indique formellement que c'est Mercier-Réol,
le marchand de vin déjà cité, qui assura la périlleuse liaison.
Elie lut à haute voix
le message du gouverneur et cria aux assiégés :« Foi
d'officier, nous acceptons ! Il ne vous sera fait aucun mal. » De nombreux
assaillants protestèrent, hurlant :« Pas de
capitulation, baissez les ponts ! » Louis de Flue alla en rendre compte à M. de
Launay, puis rejoignit les Suisses. Le gouverneur, accompagné de quatre
invalides, descendit alors sous la voûte, il tira de sa poche la clef du
portail, et le caporal Gaillard avec le fusilier Péreau
abaissèrent le petit pont. Alors Elie, Hulin, Arné, Maillard, le petit Canivet,
Tournay, Cholat, les deux frères Morin, Humbert («
moi dixième », a-t-il écrit) entrèrent, suivis d'un flot « plein de furie ». Il
pouvait être cinq heures et demie.
La fusillade ne cessa
pas aussitôt et les vainqueurs, quand ils arrivèrent sur les plates formes
des tours, essuyèrent des coups de fusils tirés par les assaillants qui étaient
dans les cours et sur les toits des maisons de
La vieille forteresse
prise en 1413 par les Armagnacs, en 1418 par les Bourguignons, en 1436 par le
roi, en 1565 par le prince de Condé, en 1591 par les Ligueurs, en 1594 par les
troupes royales, enfin, en 1649 et en 1652, pendant la Fronde, et toujours sans
résistance, capitulait pour la dernière fois, après un siège qui n'eut rien de
la bataille de géants chantée par Michelet et Carlyle.
Du côté des
défenseurs, il n'y avait qu'un mort et deux ou trois blessés, au moment de
l'ouverture des portes. Pour les assaillants, Dusaulx
indique les chiffres suivants : morts, 98 ; blessés, 60 ; estropiés, 13. Le
Cousin Jacques donne un total beaucoup plus faible : « 30 personnes tout au
plus ont péri dans ce siège. M. Hulin a eu recours au taffetas de France, de la
manufacture du sieur Vollant, rue Mêlée, n° 30, pour
guérir les blessés, et ce taffetas a eu le plus prompt et le plus heureux
effet. » Où la publicité va-t-elle se nicher !
L’histoire de la
Révolution, par deux amis de la Liberté (1790), dit : « La prise de la Bastille
a coûté la vie à environ 40 des assiégeants. » Il n'existe à notre
connaissance aucune liste officielle des tués ; tout ce que nous avons trouvé,
c'est, dans les papiers de Palloy, une liste de 19
assaillants morts des suites de leurs blessures. Une main moderne a ajouté : 63
+ 19 = 82 morts au total. Nous savons par les états des pensions que 21 d'entre
eux avaient laissé des veuves et des orphelins, ce qui correspond beaucoup
mieux au nombre des victimes donné par le Cousin Jacques qu'à celui de Dusaulx.
Quant aux blessés,
les listes des vainqueurs de la Bastille indiquent 26 estropiés, dont une
femme, qui reçurent des pensions, et 22 autres blessés.
A Versailles, le roi
ne changea rien à ses occupations habituelles et son journal, à la date du mardy 14, ne porte qu'un seul mot : « Rien. » On ignore à
quelle heure Louis XVI apprit le siège de la Bastille, puis sa reddition.
On connaît le mot
admirable de Napoléon : « Le trône était vide, je m'y suis assis :» En 1789, le
trône n'était pas encore vide, mais, seul, un fantôme de souverain s'asseyait.
Jean MISTLER