La Prise de la Bastille

 

14 juillet 1789

 

Le ciel était couvert, un vent d'ouest assez fort soufflait, il ne faisait pas très chaud, contrairement à la légende : 22,2 degrés à midi (17,8 degrés Réaumur). La masse popu­laire, qui menait grand tapage autour de la Bastille, mais qui avait fort peu de fusils et ne pouvait rien faire avec les piques, les sabres et les broches de cuisine dont elle était armée, devint plus agressive au fur et à mesure que de nouveaux arrivants mieux armés grossissaient le flot qui remplis­sait la rue Saint-Antoine et la cour des Casernes.

Dans cette cour, la foule était contenue, à gauche par la contrescarpe de la forteresse et les échoppes qui s'y adossaient, à droite par les casernes des invalides, et, de front, par le fossé précédant la porte de l'Avancée : le pont-levis carrossable était relevé depuis le matin, mais la passerelle pour les piétons resta abaissée assez longtemps ; vers midi, Thuriot de la Rozière y passait ; quelques invalides étaient sortis par là en fin de matinée pour aller chercher des vivres que leur apportaient leurs femmes, mais quand ils voulurent ren­trer, ils ne le purent pas.

 

La première attaque va être dirigée contre ces deux ponts sur l'initiative de quelques hommes, nous dirions dés éléments avancés.

Des renforts arrivaient d'un peu partout aux assiégeants. Les uns venaient des Invali­des avec des fusils ; d'autres, du faubourg Saint-Antoine ; comme le petit groupe conduit par l'épicier Pannetier : ils avaient pris de bonne heure « des pioches, haches, bêches, bâtons aux équipages du régiment de Nassau » et ils avaient patrouillé jusqu'à la barrière du Trône, en empêchant « les mar­chands de vin de donner aux personnes qui se présenteraient chez eux plus d'un demi­ septier de vin ou une chopine sans s'asseoir ».

De cette masse montaient des clameurs : « Nous voulons la Bastille ! » et le peuple criait aux soldats de la garnison, qu'on aper­cevait au sommet des tours En bas la troupe ! » Dans le mémoire qu'ils publièrent au mois d'août pour justifier leur conduite, les invalides de la garnison écrivent : « Nous priâmes, aussi honnêtement qu'il est possible, ces divers particuliers de se retirer et nous nous efforcâmes de leur faire connaître le danger auquel ils s'exposaient. » On ne sau­rait mieux s'exprimer, mais comment ces courtoises exhortations auraient-elles pu être comprises vingt-cinq mètres plus bas et par­dessus le fossé, au milieu des rumeurs de la foule entassée dans un étroit espace et pous­sée irrésistiblement vers la porte de l'Avan­cée par de nouvelles vagues d'arrivants ? Paroles aussi vaines qu'un discours adressé à la mer montant vers le rivage !

Bientôt, dans un coin de la cour des Caser­nes, un mouvement offensif s'ébaucha. Le groupe de l'épicier Pannetier observa qu'il serait assez facile d'atteindre, au sommet du mur de la contrescarpe, le chemin de ronde faisant le tour du fossé et de passer par là dans la cour du Gouvernement. Pannetier, dont nous suivons ici la relation inédite, fait la courte échelle Profitant, écrit-il, de l'avan­tage que leur avait procuré et ma force et ma haute taille », le charron Tournay, « âgé de vingt ans, en gilet bleu », suivi de sept ou huit autres, grimpe « sur une échoppe servant de remise à côté d'un débitant de tabac ».

De là, ils suivent le chemin de ronde, arri­vent sur le toit du petit corps de garde de l'Avancée et descendent dans la cour du Gou­vernement. Si paradoxal que cela puisse paraî­tre, personne n'a cherché à les arrêter. Mr. de Launay, sans doute après avoir fait reconduire Thuriot avait replié les gardes à l'intérieur des murs et fait relever la passerelle. Cela s'explique évidemment par son désir d'éviter tout heurt avec le peuple, mais la con­tradiction est flagrante avec les ordres qu'il va donner quelques minutes plus tard.

Voici donc Tournay et ses camarades, parmi lesquels Aubin Bonnemère, un des sol­dats qui avaient escorté Thuriot, derrière la porte de l'Avancée. Ils cherchent d'abord dans le corps de garde les clefs pour abaisser les ponts et ouvrir les portes. Ne les trouvant pas, ils commencent par faire sauter les ver­rous de la petite porte et de la passerelle, puis ils cassent à coups de hache ou de mandrin les chaînes du grand pont-levis. Le tablier s'abat sur le fossé et rebondit à grand fracas, tuant un des hommes qui se pressaient au bord, en blessant un autre. A l'instant, la cour du Gouvernement est noire de monde (trois cents personnes, écrivent divers témoins). Nous fûmes alors, relatent les invalides, obli­gés « de leur dire fermement de se retirer, ou bien que l'on serait forcé de faire feu sur eux ».

Les invalides expliquent qu'ils faisaient signe à la foule de s'éloigner en agitant leurs chapeaux. Ce geste pouvait aussi bien être interprété comme une invitation à entrer. Le peuple se méprit-il sur sa signification ? Tou­jours est-il que la garnison tira. Les assaillants refluèrent en désordre, laissant des morts et des blessés sur le pavé, et coururent chercher un abri sous les voûtes des portes qui condui­saient l'une à la cour de l'Orme, vers l'Arse­nal, et l'autre à la rue Saint-Antoine.

Cette fusillade meurtrière a donné nais­sance à la rumeur propagée le jour même dans Paris et reprise plus tard par de nombreux his­toriens, d'une trahison délibérée du gouver­neur : il aurait attiré les Parisiens dans la cour du Gouvernement, en faisant abaisser les ponts-levis, pour les y massacrer comme dans un piège, une fois les ponts relevés.

 

« Si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré... »

 

On ajouta même que le marquis de Lau­nay avait arboré le drapeau blanc et feint de se rendre. Le Journal du libraire Hardy rap­porte ce bruit et accuse le gouverneur d'avoir « fait tirer à mitraille sur le peuple le long de la rue Saint-Antoine, faisant paraître et dis­paraître alternativement un drapeau blanc, comme s'il eût demandé à capituler ». L'épi­sode de la fusillade se place vers midi et demi, celui du drapeau blanc entre quatre et cinq heures.

Pour qu'une attaque aussi décousue que celle de la Bastille ait amené la chute de la monarchie française, il fallait que la royauté eût perdu toute capacité, toute volonté de résistance.

A la nouvelle que le sang avait coulé, le Comité permanent décida d'envoyer à M. de Launay des députés « qui le sommeraient au nom de la ville de ne point employer contre les citoyens les armes dont il pouvait dispo­ser », et le président de l'assemblée des élec­teurs, M. de la Vigne en personne, fut mandaté avec l'abbé Fauchet et deux autres électeurs pour aller porter au gouverneur de la Bastille l'arrêté ci-après :

« Le Comité permanent de la milice pari­sienne, considérant qu'il ne doit y avoir aucune force militaire qui ne soit sous la main de la Ville, charge les députés qu'il adresse à M. le marquis de Launay, commandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice parisienne, qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement et qui seront aux ordres de la Ville. »

 

Ce texte est remarquable, car c'est le pre­mier, à notre connaissance, où le pouvoir de fait installé à l'Hôtel de Ville se dresse offi­ciellement en face des représentants des auto­rités régulières.

La délégation conduite par M. de la Vigne s'approcha de la Bastille par les quais et l'Arsenal. Arrivée dans la cour de l'Orme, elle constata qu'une vive fusillade mettait aux pri­ses les citoyens tiraillant dans les cours et la garnison ripostant du sommet des tours.

Agitant leurs mouchoirs les députés firent des signaux qui ne furent pas compris. Ils essayèrent alors de se présenter devant la for­teresse en passant par la rue Saint-Antoine. Là, ils réussirent à faire cesser un moment le feu des assaillants, mais non celui des défen­seurs et ils eurent, selon leur relation, « la douleur de voir tomber à nos côtés plusieurs citoyens dont nous avions suspendu les coups ». La fusillade reprit de plus belle, et la délégation, sans insister davantage, rebroussa chemin. L'abbé Fauchet, dans une relation grandiloquente, raconta que sa sou­tane avait été « criblée de balles »,- sans doute n'était-il pas dedans !

Le Comité permanent, pendant ce temps, continuait à discuter. Ne voyant pas ses dépu­tés revenir, il semble s'être rappelé que, conformément aux usages militaires, l'envoi de parlementaires doit être fait selon certai­nes formes, et il députa alors le procureur de la Ville, Ethis de Corny, avec un tambour et un drapeau, pour signifier de nouveau son arrêté à M. de Launay. Cette nouvelle délé­gation comprenait MM. Boucheron, de la Fleurie, de Milly, Piquod de Sainte-Honorine et Poupart de Beaubourg, qui avait peut-être des motifs personnels de s'intéresser à ce que deviendraient les quatre faussaires détenus à la Bastille. Elle ne perdit pas de temps et se présenta vers deux heures dans la cour de l'Orme. Le tambour exécuta un roulement, puis Boucheron et Piquod entrèrent dans la cour des Casernes où ils virent « un nombre de particuliers armés de fusils, haches, bâtons, etc. ».

Boucheron les pria de suspendre le feu et on l'écouta. Par le grand pont-levis, les députés passèrent dans la cour du Gouverne­ment ; Boucheron s'avança sur le pont de pierre et, devant le second pont-levis, raconte ­t-il, « J'ai ôté mon chapeau et j'ai crié de tou­tes mes forces que la ville venait en députa­tion parlementaire, qu'on eût à cesser le feu et à mettre bas les armes. Un particulier, en habit de couleur, au milieu de plusieurs inva­lides, tous le chapeau à la main, me répondit du haut de la citadelle qu'il consentait à rece­voir la députation, mais qu'il fallait que le peuple se retirât. »

Ici, la relation des invalides expose que M. de Launay crut à une ruse de guerre ; il dit à ses soldats : « Si c'étaient vraiment des députés, ils n'auraient point hésité à venir me faire part des intentions de l'Hôtel de Ville. » Les invalides expliquent ensuite qu'une fois la délégation repartie par la cour de l'Orme, la foule fit un retour offensif et que le gou­verneur commanda alors le feu. Là, les témoi­gnages de Boucheron et d'Ethis de Corny ne paraissent guère laisser de place au doute.

Dans la relation d'Ethis de Corny, nous voyons que malgré « les signaux du pavillon blanc arboré sur la Bastille et les fusils ren­versés, tout à coup les députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l'Orme et dans le même moment ils ont reçu une décharge de mousqueterie qui a tué trois per­sonnes à leur pied ». La garnison n'a peut­ être pas visé la délégation, mais elle a ouvert le feu avant qu'elle se soit éloignée ; cet ordre de résistance que donnait M. de Launay s'est donc placé au moment de la journée où la chance d'une solution pacifique se présentait.

Beffroy de Reigny, qui éditait sous le pseu­donyme de Cousin Jacques Le Courrier des Planètes, publia vers le 25 juillet un Précis exact de la prise de la Bastille, suivi d'un Sup­plément nécessaire au Précis exact. Il a repris le texte de ces deux brochures, avec des recti­fications et des compléments, dans Le Cour­rier des Planètes, sous le titre Histoire de France pendant six semaines. Le Cousin Jac­ques a surtout utilisé dans ses récits des infor­mations recueillies auprès des gardes françaises, il se montre donc favorable aux assaillants, mais il ne manque pas d'esprit cri­tique et s'efforcera de dissiper certaines légendes.

A la fin de la matinée, deux détachements de gardes françaises, provenant de la compa­gnie des grenadiers de Réffuveille et de celle des fusiliers de Lubersac (en tout 3 sergents, 2 caporaux et 58 hommes) étaient venus se mettre à la disposition du Comité permanent et restaient, l'arme au pied, devant l'Hôtel de Ville.

Ces soldats, nous dit le Cousin Jacques, « projetaient depuis une heure après midi l'attaque de la Bastille, lorsqu'un bourgeois nommé Hulin, directeur de la Buanderie de la Reine, à La Briche, près Saint-Denis, parut au milieu d'eux et leur dit : " Mes amis, êtes ­vous citoyens ? Oui, vous l'êtes ! Marchons à la Bastille, on égorge les bourgeois et vos camarades ! etc." Ces gardes françaises n'attendaient qu'un chef ; accompagnés d'un certain nombre de civils que le discours d'Hulin avait enthousiasmés, ils se mirent en route par le Port au Blé et les quais de la Seine en direction de l'Arsenal ».

La troupe qui, derrière Hulin, marchait sur la Bastille, était forte d'environ 500 hommes. D'après Pitra. Cela suppose que 450 Parisiens environ s'étaient joints aux gardes françaises. Ils traînaient quelques canons de 4 : ce, piè­ces de campagne pesèrent plus lourd que les hommes dans la capitulation de la forteresse.

M. Durieux, dans son très curieux livre. !es Vainqueurs de la Bastille, a résumé les résul­tats de ses longues recherches sur les assié­geants. Leur liste officielle, dressée en 1790, comprend  954 noms (les morts n'y figurent pas). Etablie sans aucune méthode, pleine d'erreurs et de répétitions, elle fut vivement contestée dès sa publication. Il suffit de la lire pour voir que la qualité de Vainqueur de la Bastille a été reconnue à des hommes qui furent peut-être des spectateurs, mais non des acteurs.

Cet état n'en reste pas moins fort intéres­sant à dépouiller. Beaucoup de noms ne sont accompagnés d'aucune indication de domi­cile. Nous relevons cependant plus de 400 habitants du district des Enfants-Trouvés et du faubourg Saint-Antoine. Quant aux corps de métiers, sur 661 noms pour lesquels une profession est mentionnée, nous comptons 51 menuisiers, 45 ébénistes, 28 cordonniers, 28 gagne-deniers (porteurs, commissionnai­res, etc.), 27 sculpteurs, 23 gaziers (ouvriers en gaze et mousseline), 14 marchands de vin, 5 horlogers, quelques mariniers et débardeurs, ajoutons-y, pour être complet, deux ou trois abbés, comme le très douteux La Reynie, des avocats, 4 ou 5 bourgeois, 2 ou 3 hommes de lettres obscurs. Il est intéressant d'observer qu'une quinzaine d'étrangers, la plupart des Allemands, ébénistes du faubourg Saint­ Antoine, prirent part au siège. La condition sociale des attaquants de la Bastille est donc plus modeste que celle des électeurs qui s'étaient réunis au Petit-Saint-Antoine : on trouve fort peu de bourgeois parmi eux et les noms des deux listes sont tous différents.

Nous connaissons l'emploi du temps pres­que heure par heure de certains des combat­tants. C'est le cas de Jean-Baptiste Humbert, horloger ; son témoignage est trop vivant pour que nous ne lui donnions pas la parole. Vers deux heures, il quitte l'Hôtel des Invali­des, muni d'un fusil, et va chercher de la pou­dre à l'Hôtel de Ville : « On m'en donna en effet environ un quarteron, sans me donner de balles, n'y en ayant point, disait-on.

« En sortant de l'Hôtel de Ville, j'entends dire qu'on assiège la Bastille. Le regret de n'avoir point de balles, me suggéra une idée que j'accomplis aussitôt, c'était d'acheter des petits clous, ce que je fis chez l'Epicier du coin du Roi, à la Grève.

« Là j'arrangeai, et graissai mon fusil.

« En sortant de chez l'épicier, comme j'allais charger mon fusil, je fus accosté d'un citoyen qui m'annonça qu'on délivrait des balles à l'Hôtel de Ville, alors j'y courus et reçus en effet six petites balles appelées che­vrotines.

« Je partis aussitôt pour la Bastille, et char­geai mon fusil en chemin. « Arrivé par les quais dans la seconde cour de l'Arsenal, je me joignis à quelques person­nes disposées à aller au siège.

« Nous trouvâmes quatre soldats du Guet­-à-pied armés de leurs fusils, je les engageai à venir au siège ; sur leur réponse, qu'ils n'avaient ni poudre ni plomb, on se cotisa pour leur en donner à chacun deux coups. Alors ils suivirent de bonne volonté.

« Au moment que nous passions devant l'Hôtel de la Régie, on venait de briser deux caisses de balles, qu'on donnait à discrétion, j'en emplis une poche de mon habit, afin d'en donner à ceux qui en manqueraient. J'en ai encore plus de trois livres à présenter... »

La troupe de Hulin entra à l'Arsenal, gui­dée par quelques invalides qui avaient déserté dans la matinée, elle gagna la cour des Salpê­tres où elle braqua un canon sur les tours et tira deux ou trois fois, puis elle passa dans la cour de l'Orme où elle tira encore le canon et exécuta quelques décharges de mous­queterie.

A peu près en même temps que cette colonne, une autre était partie de l'Hôtel de Ville, par la rue Saint-Antoine, sous la conduite de Jacob-Job Elie, attirant les regards dans son uniforme blanc de porte ­drapeau au régiment de la Reine. Ici, la con­fusion des documents devient totale. Il sem­ble que les deux troupes firent leur jonction dans la cour des Casernes, un des canons fut mis en batterie « près de la porte de la rue Saint-Antoine et un autre dans la rue du Petit­ Muscle (sic, pour Petit-Musc) ».

Dans le Service fait à l'attaque et prise de la Bastille et autres pour la cause commune, par le sieur Cholat, marchand de vin rue des Noyers, nous lisons, au milieu de beaucoup de vantardises, des détails typiques sur l'inex­périence des canonniers improvisés. « Le nommé Baron, dit la Giroflée, soldat au régi­ment de Provence, eut les doigts du pied gau­che écrasés sous une des roues de l'affût. » Mais ce Baron, s'il ignorait les effets du recul, ne manquait pas de cran, et il continua à ser­vir la pièce, un pied nu et l'autre chaussé. Un autre faillit être plus sérieusement blessé, «voulant mettre le feu au canon avec un mor­ceau de planche, ne s'étant pas retiré assez promptement, le contre-coup le culbuta sur l'affût, il resta cinq minutes sans connais­sance».

Bien que certaines relations parlent naïve­ment d'une brèche que ces décharges auraient faite dans la forteresse, Elie et Hulin avaient assez d'expérience militaire pour savoir que leurs boulets pouvaient tout juste égratigner les murs épais de dix pieds de la Bastille. Au contraire, si l'on parvenait à faire passer les canons dans la cour du Gouvernement et à les mettre en batterie sur le pont dormant, ils pourraient tirer de plein fouet contre les ponts-levis de la façade et les enfoncer. Hulin et Elie ignoraient que, derrière, trois canons de campagne se trouvaient en batterie dans la cour intérieure : en baissant le pont-levis et en les faisant tirer à mitraille, M. de Lau­nay pouvait absolument interdire toute avance des assiégeants et les massacrer. En fait, ces canons restèrent muets, seuls les fusils de rempart tirèrent par les embrasures laté­rales de la Basinière et de la Comté, et par deux petites meurtrières ovales que le lieute­nant de Flue fit pratiquer dans le tablier du pont-levis après la seconde attaque, pour pou­voir battre le pont de pierre. Ce sont ces fusils de rempart qui causèrent le plus de pertes, « mais on en fit peu d'usage, parce que les assaillants ne parurent plus en foule ». D'autre part, ceux-ci, dans le désordre de leur attaque, se tirèrent dessus les uns les autres, plusieurs blessures par chevrotines (l'ébéniste Cabert, le garde français Turpin) ne s'expli­quent pas autrement.

Elie, aidé de quelques hommes courageux, notamment d'un géant, le marchand de vin Mercier, dit Réol, dit Vive l'Amour, com­mença par traîner hors de la cour du Gouver­nement les charrettes de fumier qui achevaient de brûler ; ensuite, non sans peine, on fit pas­ser deux canons dans cette cour.

Ecoutons J.-B. Humbert :« Le premier pont était baissé, les chaînes coupées ; mais la herse barrait le passage ; on s'occupait à faire entrer du canon à bras, les ayant démon­tés d'avance ; je passai par le petit pont, et j'aidai en dedans à faire entrer les deux piè­ces de canon. Lorsqu'ils furent remontés sur leur affût, d'un plein et volontaire accord, on se mit en rang de cinq ou six, et je me trouvai au premier rang. » Arrivés en face du pont dormant et de la façade « on braqua les canons ; celui de bronze, en face du grand pont-levis, et un petit de fer, damasquiné en argent en face du petit pont. » Ce canon damasquiné était sans doute celui que le roi de Siam avait jadis offert à Louis XIV, et qu'on avait enlevé au Garde-Meuble.

« Nous tirâmes chacun environ six coups », raconte Humbert. Ces coups ne firent de mal à personne, mais ils firent capituler la Bastille.

Ici, il convient de suspendre un instant le récit des assaillants pour voir ce qui se pas­sait chez les défenseurs. Nous suivrons la rela­tion du lieutenant de Flue de préférence aux divers récits des invalides.

« Lorsque les ennemis virent que leur feu restait sans effet contre les murailles, ils firent le plan de forcer les portes et placèrent leurs canons sur le pont conduisant au pont-levis. Dès que M. de Launay vit ces préparatifs du haut des tours, il parut avoir complètement perdu la tête ; sans consulter personne de son état-major ou de la garnison et sans prendre l'avis de personne, il fit donner par un tam­bour le signal de la reddition.

« Je cessai le feu et je cherchai M. de Lau­nay. Je le trouvai en train d'écrire un billet où il mandait aux assiégeants qu'il avait 200 quintaux de poudre dans la forteresse ; s'ils n'acceptaient pas la capitulation, il ferait sau­ter la forteresse, la garnison et tout le quar­tier. Je lui représentai que nous n'en étions pas réduits là, nous n'avions pas encore subi de pertes, les portes demeuraient intactes. Nous ne nous trouvions pas encore dans la nécessité de nous rendre. Mais il était hors d'état d'entendre raison et il me remit le bil­let avec l'ordre de le faire parvenir aux assail­lants. Je le leur fis passer par un des trous que j'avais fait pratiquer précédemment dans le pont-levis.

« Cette démarche resta sans effet. On ne voulut pas entendre parler de capitulation. Un cri général : "On doit ouvrir les portes et bais­ser les ponts-levis !" fut la seule réponse. J'en rendis compte au gouverneur et je rejoignis aussitôt mes hommes pour attendre le moment où M. de Launay mettrait sa menace à exécution, mais je fus très surpris un ins­tant après quand je vis quatre invalides qui s'approchaient du portail, l'ouvraient et bais­saient le pont-levis. En un clin d'oeil, la for­teresse fut remplie par la foule qui se saisit de nous et nous désarma ».

Emouvant dans sa dramatique nudité, ce récit n'a besoin que de quelques compléments.

Examinons d'abord la menace du gouver­neur de faire sauter sa forteresse. Mr. de Lau­nay fit battre la chamade sur la plate-forme de la Bassinière tandis que deux fusiliers, Roulard et Rousse, agitaient un drapeau blanc fait d'une serviette que le gouverneur leur avait remise et qu'ils avaient fixée au bout d'une baïonnette. Le cri de « Bas les ponts », poussé par la multitude, répondit seul. Lau­nay songea alors à se faire sauter. Les invali des prétendent qu'il saisit la mèche d'un canon et s'approcha de la soute aux poudres, la Sainte-Barbe. Le gardien Ferrand et l'inva­lide Bécart l'écartèrent ; alors, il se rendit dans la salle du conseil et rédigea le billet qu'il remit au lieutenant des Suisses.

Cet épisode paraît avoir été enjolivé et les gravures qui le représentent sont d'imagina­tion ; plusieurs témoignages contemporains prouvent que le projet du gouverneur de faire sauter la Bastille « n'était que fol sans être à redouter. Il n'avait pas la clef des poudres ; elle était entre les mains d'un porte-clefs, qui n'était pas à beaucoup près disposé à la lui livrer ».

Soulignons enfin qu'il est absolument invraisemblable que M. de Launay ait essayé de mettre le feu à la poudrière avant d'avoir écrit son billet aux assiégeants.

Ce billet, rédigé sur une feuille de papier large de quelques pouces et dont l'original a disparu, mais dont il reste une copie certifiée par Elie, était ainsi conçu :

« Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter le quartier et la garnison, si vous n'acceptez pas la capitulation.

« De la Bastille, à cinq heures du soir, 1-1 juillet 1789.

« Launay. »

 

Louis de Flue le fit passer par une des meur­trières ovales du grand pont-levis (et non par le judas grillagé du petit pont, comme l'ont prétendu les invalides). Comment les atta­quants allaient-ils prendre ce papier dont ils étaient séparés par toute la largeur du fossé ? Humbert dit Un de nous se détacha et fut à la cuisine chercher une planche. »

On lança la plus longue sur le fossé, tandis que plusieurs hommes se plaçaient, pour faire contrepoids, sur l'extrémité du côté du para­pet. Un pauvre diable de cordonnier, vêtu de haillons, nommé Michel Bézier, se risqua sur cette passerelle branlante, mais il tomba dans

le fossé et se fractura le coude (il ne fut ni tué ni blessé par un coup de fusil, comme on l'a écrit).

Un autre homme s'aventura alors sur la planche et saisit le billet. On a fait honneur à Maillard de cet acte de courage ; or, si Mail­lard, plus tard affreusement célèbre pour son rôle dans les massacres de Septembre, se trou­vait bien sur le pont de pierre avec un dra­peau, un certificat d'Elie, chef reconnu de l'attaque et à qui le billet fut aussitôt remis, indique formellement que c'est Mercier-Réol, le marchand de vin déjà cité, qui assura la périlleuse liaison.

Elie lut à haute voix le message du gouver­neur et cria aux assiégés Foi d'officier, nous acceptons ! Il ne vous sera fait aucun mal. » De nombreux assaillants protestèrent, hurlant Pas de capitulation, baissez les ponts ! » Louis de Flue alla en rendre compte à M. de Launay, puis rejoignit les Suisses. Le gouverneur, accompagné de quatre invalides, descendit alors sous la voûte, il tira de sa poche la clef du portail, et le caporal Gail­lard avec le fusilier Péreau abaissèrent le petit pont. Alors Elie, Hulin, Arné, Maillard, le petit Canivet, Tournay, Cholat, les deux frè­res Morin, Humbert (« moi dixième », a-t-il écrit) entrèrent, suivis d'un flot « plein de furie ». Il pouvait être cinq heures et demie.

La fusillade ne cessa pas aussitôt et les vain­queurs, quand ils arrivèrent sur les plates­ formes des tours, essuyèrent des coups de fusils tirés par les assaillants qui étaient dans les cours et sur les toits des maisons de la rue Saint-Antoine. « Le feu roulait toujours, raconte Rossignol, et l'on ne croyait pas dans le dehors que le peuple en était maître... Plu­sieurs grenadiers des gardes françaises mon­tèrent, alors je dis à un : "Mettez votre bonnet au bout de votre baïonnette et montez sur cette pièce de canon ; je suis sûr que les coups de fusils cesseront", et en effet le feu cessa dès cet instant. »

La vieille forteresse prise en 1413 par les Armagnacs, en 1418 par les Bourguignons, en 1436 par le roi, en 1565 par le prince de Condé, en 1591 par les Ligueurs, en 1594 par les troupes royales, enfin, en 1649 et en 1652, pendant la Fronde, et toujours sans résis­tance, capitulait pour la dernière fois, après un siège qui n'eut rien de la bataille de géants chantée par Michelet et Carlyle.

Du côté des défenseurs, il n'y avait qu'un mort et deux ou trois blessés, au moment de l'ouverture des portes. Pour les assaillants, Dusaulx indique les chiffres suivants : morts, 98 ; blessés, 60 ; estropiés, 13. Le Cousin Jac­ques donne un total beaucoup plus faible : « 30 personnes tout au plus ont péri dans ce siège. M. Hulin a eu recours au taffetas de France, de la manufacture du sieur Vollant, rue Mêlée, n° 30, pour guérir les blessés, et ce taffetas a eu le plus prompt et le plus heureux effet. » Où la publicité va-t-elle se nicher !

 

L’histoire de la Révolution, par deux amis de la Liberté (1790), dit : « La prise de la Bas­tille a coûté la vie à environ 40 des assié­geants. » Il n'existe à notre connaissance aucune liste officielle des tués ; tout ce que nous avons trouvé, c'est, dans les papiers de Palloy, une liste de 19 assaillants morts des suites de leurs blessures. Une main moderne a ajouté : 63 + 19 = 82 morts au total. Nous savons par les états des pensions que 21 d'entre eux avaient laissé des veuves et des orphelins, ce qui correspond beaucoup mieux au nombre des victimes donné par le Cousin Jacques qu'à celui de Dusaulx.

Quant aux blessés, les listes des vainqueurs de la Bastille indiquent 26 estropiés, dont une femme, qui reçurent des pensions, et 22 autres blessés.

A Versailles, le roi ne changea rien à ses occupations habituelles et son journal, à la date du mardy 14, ne porte qu'un seul mot : « Rien. » On ignore à quelle heure Louis XVI apprit le siège de la Bastille, puis sa reddition.

On connaît le mot admirable de Napoléon : « Le trône était vide, je m'y suis assis :» En 1789, le trône n'était pas encore vide, mais, seul, un fantôme de souverain s'asseyait.

 

Jean MISTLER